Stéphane Boujnah (Euronext)  : “Les Spac deviendront les interlocuteurs naturels des entreprises technologiques”

JDN. 360 Capital va lancer le premier Spac dédié à la tech, dont l’opération se passera sur Euronext Paris. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Stéphane Boujnah, président du directoire et directeur général d’Euronext. © Euronext

Stéphane Boujnah. C’est une très bonne nouvelle. Ce mouvement d’introduction en Bourse de véhicules spécialisés répond aux besoins des investisseurs qui veulent investir dans les fonds propres des entreprises. Le développement des Spac est une des manifestations du retour des investisseurs vers la classe actions. Le Spac est un produit à mi-chemin entre le private equity et les marchés cotés. Dans une société cotée, vous connaissez déjà les contours, la stratégie, le management, l’environnement concurrentiel, les performances… Dans le Spac, vous faîtes confiance à une équipe de sponsors pour trouver une société privée, qui, grâce au Spac, va devenir une société cotée donc transparente. On cote d’abord le contenant en attendant d’avoir identifié le contenu. Pour les entreprises, c’est aussi un dispositif utile car elles ont besoin de financer leur croissance, des projets risqués et de l’innovation.

Les introductions en Bourse d’entreprises technologiques en Europe sont devenues rares ces dernières années. Est-ce que les Spac vont permettre de relancer la machine ?

Oui car l’objet même du Spac est d’identifier des entreprises non cotées et qui veulent le devenir rapidement. C’est tout à fait adapté au profil même d’une entreprise technologique, qui enregistre une forte croissance et veut être rapidement cotée. Ce n’est pas un hasard si de nombreux Spac portent sur la fintech et les infrastructures digitales. Les Spac deviendront les interlocuteurs naturels des entreprises technologiques.

Euronext a créé TechShare, un programme pré-IPO dédié aux entreprises technologiques. Allez-vous intégrer un volet spécial Spac au menu ?

Les entreprises technologiques de TechShare vont être sensibilisées aux avantages et inconvénients de ce système. L’objectif de ce programme est de permettre à ces sociétés de lever le plus facilement possible des fonds propres en Europe. Il y a le chemin direct vers l’IPO et maintenant, il existe aussi un chemin indirect grâce au Spac.

Est-ce que les Spac vont créer de la concurrence entre les Bourses européennes ? 

“Nous observons un dynamisme des différentes Bourses du continent, en particulier à Paris, Amsterdam et Milan”

Pour le moment, nous observons un dynamisme des différentes Bourses du continent sur le sujet, en particulier à Paris, Amsterdam et Milan. On observe aussi un intérêt significatif pour Dublin. Ces villes seront celles où il y aura le plus de Spac à l’avenir. De son côté, Londres examine comment faire évoluer sa réglementation dans l’environnement post-Brexit. Au final, les raisons pour qu’une société choisisse Amsterdam, Paris ou Milan pour se coter tiennent plus à la fiscalité locale et au droit des sociétés qu’aux réglementations boursières.

Les Spac ne risquent-elles pas d’accentuer encore plus l’écart entre les Etats-Unis et l’Europe puisque la majorité des véhicules sont américains ? Ne va-t-on pas encore laisser passer plus de pépites sous pavillon US ?

Effectivement, c’est un risque mais il n’y a pas de différence entre ce risque et celui que l’on connait déjà aujourd’hui avec les fonds de private equity américains, qui sont très présents en Europe. La différence est que c’est plus visible à travers un Spac car on parle de cotations. Mais les sujets de souveraineté sont les mêmes.

Pourtant, un Spac est plus coûteux en Europe qu’aux Etats-Unis…

On idéalise toujours beaucoup les marchés américains, mais le coût des transactions y est significativement plus élevé. L’accès au marché coté en général est moins coûteux en Europe qu’aux Etats-Unis, où les coûts juridiques et les couvertures d’assurance sont très élevés.

Les Spac sont devenus la première source d’introduction en Bourse à New York. Peut-on espérer la même situation en Europe ?

Le Spac est un véhicule, un contenant. Il faut simplement se féliciter de l’arrivée de plus de fonds propres sur les marchés cotés. Ce sont de bonnes nouvelles. En revanche, il va y avoir une confrontation avec le réel. Les sponsors de Spac trouveront-ils des actifs à acquérir avec des bons prix ?  Si ce n’est pas le cas, les investisseurs demanderont un remboursement des fonds.

Le mot bulle a été lâché suite à l’explosion des Spac en 2020. Peut-on effectivement parler d’une nouvelle bulle ?

“On idéalise toujours beaucoup les marchés américains, mais le coût des transactions y est significativement plus élevé”

Il est impossible de répondre à cette question. On est dans la phase de levées de fonds des Spac. Pour le moment, les investisseurs mettent de l’argent dans des véhicules qui n’ont pas encore réalisé leurs investissements. C’est comme si vous demandiez la valeur d’un fonds d’investissement alors qu’il vient de réaliser son closing de levée de fonds mais n’a pas encore réalisé d’opérations. On aura un bilan complet des valorisations quand les Spac auront réalisé leurs investissements et qu’on connaîtra le ROI généré pour les investisseurs. Pour rappel, un Spac a en général 24 mois pour faire une acquisition, moment auquel des clauses de sorties peuvent être activées par les investisseurs mécontents de l’investissement. Il y a aussi une très grande diversité des Spac en Europe. Certaines ont des sponsors qui ont investi peu d’argent et d’autres qui l’ont fait significativement.

Est-ce que ce phénomène est parti pour durer ?

Il y a trois raisons pour lesquelles il va durer. Tout d’abord, les taux bas qui, en matière de placement, génèrent de faibles rendements. Quand vous investissez dans un produit à taux fixe, une fois que vous enlevez l’inflation, et les frais de gestion, vous perdez de l’argent. Deuxième et troisième raison : le Spac répond aux besoins des investisseurs qui veulent investir dans les fonds propres et aux besoins des entreprises en Europe qui doivent financer leur croissance, en particulier dans le secteur technologique qui a atteint un certain degré de maturité. Tout cela fait que le phénomène devrait durer.

Stéphane Boujnah est président du directoire et directeur général d’Euronext depuis novembre 2015. Il a occupé les fonctions de responsable France et Benelux chez Santander Global Banking et de responsable Europe Continentale entre 2010 et 2015. Il est également passé par la Deutsche Bank et Credit Suisse. Entre 1997 et 1999, Stéphane Boujnah était conseiller au ministère de l’Economie et des Finances.

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