Vies en suspens : troubles mentaux chez les survivants des violences armées

Quand le corps échappe à la mort, mais que l’esprit reste captif

Les conflits armés brisent des vies de multiples façons. Si certaines victimes perdent la vie, d’autres survivent – mais à quel prix ? Les survivants des violences armées portent des marques que les regards ne perçoivent pas toujours. Leurs cicatrices sont psychiques, durables, profondes. Ce sont des vies en suspens : suspendues entre un passé traumatique et un avenir incertain, prisonnières de souvenirs insupportables, de douleurs muettes, de troubles mentaux installés dans la durée.

La guerre ne s’arrête pas à la signature des accords de paix. Elle continue à faire des ravages dans l’intimité de ceux qui ont vu, vécu, enduré l’indicible.

Le choc de la violence extrême

La brutalité des conflits modernes expose les civils à des formes de violence multiples : bombardements, exécutions, viols, tortures, disparitions, usage d’enfants soldats, enrôlement forcé, pillages. Ces expériences traumatiques, vécues dans un climat de peur constante et d’impuissance, provoquent des atteintes psychologiques graves.

Face à une violence qui échappe à toute logique, l’esprit humain se désorganise. Pour beaucoup de survivants, les images reviennent en boucle, les bruits explosent dans les rêves, les émotions se figent. Le temps semble s’arrêter au moment du choc, et la personne reste mentalement enfermée dans cet instant de terreur.

Les troubles mentaux les plus fréquents

Parmi les survivants des violences armées, les troubles mentaux les plus fréquemment observés sont :

Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) : reviviscences, cauchemars, hypervigilance, évitement émotionnel, sentiment de détachement.

La dépression sévère : perte d’intérêt, tristesse persistante, fatigue extrême, idées suicidaires.

Les troubles anxieux généralisés : inquiétude constante, attaques de panique, troubles du sommeil.

Les troubles dissociatifs : perte de mémoire, déconnexion émotionnelle, troubles de l’identité.

Les addictions : parfois utilisées comme un moyen d’auto-médication face à une souffrance insupportable.

Ces troubles ne se développent pas dans le vide. Ils sont souvent aggravés par l’environnement post-conflit : insécurité persistante, pauvreté, déplacements forcés, stigmatisation ou isolement.

Des vies à l’arrêt : perte de repères, perte de soi

Après la guerre, beaucoup de survivants ont le sentiment d’avoir perdu plus que leur maison ou leurs proches. Ils ont aussi perdu une partie d’eux-mêmes : confiance, identité, stabilité intérieure. Leur vie semble suspendue, comme figée dans l’attente d’un soulagement qui ne vient pas.

Certains deviennent incapables de reprendre un travail, de se lier aux autres, de retrouver des émotions positives. D’autres sont submergés par un sentiment de honte, de culpabilité d’avoir survécu, ou de colère contre une injustice vécue comme irréparable.

Le poids du silence et de la honte

Dans de nombreux contextes culturels, parler de sa souffrance psychologique est difficile. La peur d’être jugé, rejeté, ou considéré comme « faible » pousse de nombreux survivants au silence. Les victimes de violences sexuelles, en particulier, vivent souvent un double traumatisme : celui de l’agression, puis celui de la stigmatisation.

Ce silence prolongé empêche la guérison. Il laisse les personnes seules face à leur souffrance, sans mots pour l’exprimer, sans espace pour l’élaborer. Et plus le temps passe, plus le trouble s’enracine, devenant une composante douloureuse de l’existence.

L’importance du soin et de la reconnaissance

Pour rompre ce cercle vicieux, il est essentiel d’offrir aux survivants un accompagnement adapté. Cela commence par la reconnaissance de leur souffrance psychique comme une conséquence légitime de la violence subie. Ce n’est pas une faiblesse, mais une réponse humaine à une situation inhumaine.

Les soins doivent être accessibles, culturellement sensibles, et centrés sur la personne. Il ne s’agit pas seulement de traiter des symptômes, mais de restaurer une continuité de vie, de retisser des liens, de redonner un sens à l’existence. L’écoute active, la parole libérée, les approches communautaires, la médiation artistique ou spirituelle peuvent jouer un rôle essentiel dans ce processus.

Retrouver un souffle de vie

Même après les pires violences, des chemins de reconstruction sont possibles. La résilience ne signifie pas oublier ou minimiser ce qui a été vécu, mais apprendre à vivre avec, à transformer la blessure en force, le silence en parole, le vide en projet.

Cela nécessite du temps, du soutien, de la patience. Et surtout, cela nécessite une société qui ne détourne pas les yeux, qui reconnaît les survivants non comme des victimes figées dans leur souffrance, mais comme des individus capables de renaissance.
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